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lun., 18 mai 2015

Quand Selma, D'Angelo, Ferguson et Baltimore se télécospent...

Divers éléments culturels ont marqué la vie artistique reliée à la culture afro-américaine ces derniers mois. Leur synchronisme avec la succession effrayante de meurtres de jeunes afro-américains par la police nous révèle une réalité que nous croyions à tort révolue, certainement par simplisme politique et déni du réel social. Un événement chasse l'autre ; le rythme de l'actualité spectaculaire et médiatique opérant sur la mémoire collective du présent un effet « maladie d'Alzheimer » peut nous faire perdre de vue les nombreuses questions que soulèvent les sorties, fin 2014, du film Selma et de certains Cds comme « Black Messiah » de D'Angelo.

Le champ musical occupe une place importante de ce questionnement. L'interpénétration du champ culturel et politique rétablit la force du récit historique de la musique afro-américaine. Ava Duvernay nous conte, pour la première fois au cinéma, la lutte de Martin Luther King Jr. et du SCLC (Southern Christian LeaderShip Conference) à travers l'épisode décisif des luttes afro-américaines pour le droit de vote.

Ce n'est pas pour rien que l'on retrouve Jason Moran auteur et coordinateur de la B.O du film. Il compte parmi les pianistes de jazz les plus pertinents aujourd'hui. Son My Mind : Monk at Town Hall, 1959, performance multimédia reliant images, modernité des compositions monkiennes et beat/timbres hip-hop, fut remarquable. Jason Moran fait du futur un va et vient constant entre présent et passé. Il joue avec des grands de l'histoire du free et de la Great Black Music (The Trio 3 : Oliver Lake, Reggie Workman, Andrew Cyrille), retravaille l'héritage de Fats Waller, expérimente, parfois sur des terrains inédits comme à l'occasion de son improvisation pour accompagner l'œuvre vidéo Chess de la plasticienne Lorna Simpson. La musique se relie à la vie par un rapport souple et plastique à travers la multiplicité des formes qu'elle aborde. Une globalité d'intensité qui prend son sens lors d'une scène du film qui est tout sauf anecdotique.

Dans le film, Martin Luther King Jr, dans la nuit précédant son départ pour la petite ville de Selma en Alabama, ne peut trouver le sommeil, assailli par tous les doutes, enjeux, tensions qu'une telle lutte ne peut qu'engendrer. Il en connaît tous les risques et se doit d'assumer. La cinéaste dépeint à merveille ce moment de solitude. En pleine nuit, le Pasteur King appelle Mahalia Jackson et lui demande de chanter, par téléphone. La beauté du gospel a capella entre plainte, dignité et grandeur humaine apaise Luther King et lui transmet son message de courage, la force collective de la culture afro-américaine. Cette scène est une métaphore du sens même de cette musique.

C'est au nom de ce sens même que Harry Belafonte critique le comportement affairiste de certaines stars people du hip-hop américain. Leur goût de l'argent exaspère le vétéran des luttes pour les droits civiques. Il dénonce leur perte et abandon de tout sens collectif au profit d'une assimilation béate au monde de l'argent facile. D'Angelo se situe lui dans la lignée profonde de l'histoire musicale afro-américaine.

Initiateur de ce que l'on appelle la New soul, D'Angelo dédie son album aux gens qui s'élèvent contre toute les injustices à Ferguson, en Égypte ou avec le mouvement Occupy Wall Street. La musique occupe tout le champ émotif de cette situation artistique. Un sample d'un discours de Fred Hampton débute un morceau lourd de tension. Nous explorons divers états d'âme : souffrance, doute, espoir (le joyeux Back to the Future). L'album se termine par un somptueux appel Another Life. D'Angelo nous rappelle que la musique afro-américaine garde un lien avec ses sources fondatrices ; ce que peut vouloir masquer
le succès commercial de certaines starlettes de la R'n'B actuelle. Ce lien, on le retrouve dans le dernier album ... And then you shoot your cousin de The Roots par leur sample de Nina Simone ou le sample de Curtis Mayfield par Common dans son dernier Cd Nobody'smiling. Common joue d'ailleurs le rôle d'un proche conseiller de Luther King Jr. dans le film Selma. La musique a donc toujours cette relation continue à l'histoire et aux luttes. Mais elle est moins médiatisée, plus camouflée. En 2012, le film de Shola Lynch sur Angela Davis Free Angela and All the Political Prisoners proposait une B.O. conçue par le Guitariste Vernon Reid, leader de « Living Colour ». Fondateur de la Black Rock Coalition, le guitariste s'était pour l'occasion entouré de musiciens de ce mouvement artistique contemporain et Underground très dynamique.*

La musique n'a donc pas fini de nous interpeller et ses appels sont loin de se cantonner à une conception exclusivement esthétique, elle s'inscrit dans un champ vaste, non limité. Vous avez dit « Freedom Now ».**

Fabien Barontini

* À NE PAS MANQUER : Du 3 au 5 Juin, la MC93 hors les Murs accueille au TGP de Saint-Denis, le Black Rock Coalition Orchestra (17 musiciennes) pour un concert Sisters, Sirens & Songwriters dirigé par Tamar Kali, remarquable hommage aux chanteuses soul : Aretha Franklin, Nina Simone, Menphis Minnie, Sister Rosetta Tharpe, etc...

** Le pianiste Stanley Cowell vient de publier un magnifique CD solo Juneteenth pour célébrer les luttes afro-américianes et l' « Emancipation Day ».