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October 2016

What Matters Now

Nouveauté disque : URSUS MINOR « What Matters Now »
Quand la musique pose les bonnes questions.

Ce nouveau cd d'Ursus Minor, magnifique réussite, mérite que l'on plonge dans ce flux salvateur de musique vivante à l'inventivité décomplexée. Ursus Minor est un orchestre dont le principe est fondé sur un quartet invitant des musiciens de toutes obédiences. Produit par le label nato, cet ensemble a vu le jour en co-production avec le festival Sons d'hiver en 2003.

D'abord le cd, l'objet lui-même, mérite l'attention. C'est un album, comme l'on dit d'un livre d'art. Double cds accompagné d'un book fourni de nombreuses illustrations de dessinateurs de bd ou d'illustrateurs et photographes. Dessins et photos sont le complément visuel de la musique. Cette relation donne une dimension poétique inédite à l'objet disque. Comme si le producteur Jean Rochard avait trouvé la parade poétique à la numérisation streaming et son glacial étouffement technologique. La richesse des illustrations donne à rêver. Une douce intimité s'instaure avec les musiciens, ce sont presque des photos de famille. Les dessins et photographies surprenantes, venues du monde entier, nous emportent dans un onirisme reposant et agréable. Bref, on écoute cette musique plongée dans les sons et les images. De la « Poésie sans fin » à la Jodorowsky. Foutument attirant. Foutument réveillant.

UNE MUSIQUE ENGAGÉE AIMANT LES RATON-LAVEURS

Un attachant raton-laveur nous salue en couverture de l'album. Espèce animale en voie de disparition - Comme nous les hommes ? Sommes-nous tentés de demander.
Nous comprenons le sens du titre de l'album « What Matters Now », qui résonne en écho des Black Lives Matters surgissant dans les rues d'innombrables villes américaines. La musique d'Ursus Minor est un antidote au mal-être actuel en puisant dans le potentiel créatif des musiques afro-américaines d'hier et d'aujourd'hui...mais pas que...

La suite « What Matters Now » est construite en quatre parties.

La première est nommée « The Living present ». Les trois premiers titres mêlent rap, spoken-word et musique aux accents free-funk-rock. Une vive entrée en matière qui, évitant le prêche, expulse d'une façon sensible et énergique un ressenti de l'état du monde. Ces trois premiers morceaux opèrent comme un dévoilement du réel et comme un regard face à une vérité qui rend fort... et un rappel... Des reprises de chants de prisonniers du pénitencier d'Angola disent les racines profondes de cette musique. Le quatrième morceau peut alors prononcer l'insoutenable avec son hommage au rappeur grec Pavlos Fyssas assassiné par Aube Dorée. S'ensuit un blues langoureux Summer's Cut Blues chanté par le batteur et chanteur Stokley Williams. La suite musicale devient méditative, en quête de sérénité. Cette première partie se clôt sur « Le pont de la Vézère », un duo piano/clarinette qui joue une musique tendre sur un enregistrement fait du paisible gargouillement de la rivière. La question est alors posée : comment, ici et ailleurs, sortir de nos tourments, de l'oppression raciste, sociale, de la catastrophe écologique, comment bâtir un espoir.

URSUS MINOR : DE l'EXTRAORDINAIRE EN MUSIQUE

Ces quatre thèmes se retrouvent dans les trois autres parties. Ils y sont même approfondis « The Words Of Lucy Parsons », « La meilleure des Polices ». La musique vaut aussi que l'on s'y arrête. L'on sait bien que la force du « Strange Fruit » de Billie Holliday tient à son expressivité artistique sans qui le message aurait été inexistant. Ici, l'album d'Ursus Minor foisonne de dynamique artistique. Le déroulé musical des quatre suites réserve une succession de surprises d'un inédit revigorant. Rien de préétabli. L'ennui n'est pas de mise comme trop souvent dans des productions actuelles où l'on devine sans trop de difficultés ce qui va advenir. La découverte est un potentiel de confrontation artistique avec des chemins musicaux aussi imprévisibles que réjouissants.

Que l'on songe que des morceaux comme « I Don't Live Today », « Move », « Brown Baby », « We Made It This Far » s'enracinent dans la légendaire histoire de la soul music : de Aretha Franklin à Stewie Wonder avec des zestes appréciables de Prince. Que cette musique noire s'articule naturellement avec des plages musicales d'artistes folk ou traditionnels de France, - « Zad Song », « Lo Chant De La Terra », souffles magiques des musiques de la terre de l'occitan Bernard Combi ou des bretons du « Bénéfice du Doute ». On comprend que Ursus Minor est un quartet qui produit un miracle musical, de l'extraordinaire à l'état pur. Surtout si l'on y rajoute les trois instrumentaux, improvisation jazz certes, mais d'un jazz d'une saveur inconnue. Alors qu'au milieu de tout cela a déboulé un hommage aux batteurs de jazz - « The Drum song »- qui semble inviter Cab Calloway aux agapes. On comprend que ce disque réussit une alchimie d'une virtuosité inouïe. Nous sommes comblés. Les propositions et apports de chacun des invités du quartet sont si foisonnants que chaque réécoute de l'album nous fait entrevoir des aspects nouveaux.

Édouard Glissant y verrait la confirmation d'une mondialité artistique et créolisation du monde heureusement inéluctables. Reste qu'Ursus Minor réussit son pari parce qu'il relie son propos aux sources mystérieuses des musiques de transmissions orales afro-américaines (blues, gospel - l'appel-réponse du morceau « Zad Song »-, soul et rap), mais pas que... car bien des innovations entendues durant un siècle passé s'y adjoignent... posant les bases d'une musique que l'on peut qualifier d'afro-occidentale.

L'HIPPOCAMPE

URSUS MINOR : Tony Hymas, claviers / François Corneloup, saxophones / Greggo Simmons, guitare / Stokley Williams, batterie, chant + Dem Atlas, rap / Desdamona, spoken word / Ada Dyer, chant

Invités : le Bénéfice du Doute accordéon, violon / Bernard Combi poésie, chant / Manon Glibert, clarinette / Patrice Dorcean, voix / Dominique Pifarély violon... and more...