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24/01/2020
Chronique concert du 23/01.
©Thierry de Lavau

Guillaume Malvoisin PointBreak

Love Of Life. Vincent Courtois, Daniel Erdmann, Robin Fincker
Cinoche. En fin de semaine dernière, Fred Frith affichait les plans larges de ses rapports à l’image. Comment la musique va puiser dans l’évocation et dans la frustration de l’œil pour éveiller les images, les servir et s’en nourrir. Cette semaine, le trio Courtois/Erdmann/Fincker pousse le vice et versa encore plus loin. Pas d’image mais du texte - ce qui, pour certains sémiologues avertis, resterait un peu du pareil au même. Une histoire de tracés à décoder. Un histoire de signes. Et au cœur de ce grand lac, les trois athlètes de Love Of Live nagent à leur aise. D’autant plus qu’ils sont guidés par un des plus grands baigneurs de l’histoire de la littérature, catégorie nage libre en eaux claires et eaux troubles : Jack London.

Love Of Live est donc un œuvre de confrontation. Amalgamer L’appel des forêts, les fleuves indociles et les traversées politiques avec un trio chambré, c’est osé. Livrer des récits sonores wordless mais puissants, c’est risqué. Mettre en disque puis en live, la trajectoire d’un homme aux vies multiples, du hobo au réactionnaire douteux, du révolutionnaire mexicain furieux à l’humaniste beau à crever, c’est un projet d’écorché. Mais tout tient ici. Et parfaitement. London livre la matière pour faire feu : Martin Éden, deux chapitres, le prems et the last one, The Road, The Dream of Debs, Comment construire un feu.

Love Of Life, dans la magie d’un studio d’Oakland, a transfiguré les étincelles. Am I Blue, convoque vieux style et walking bass version Sisyphe marlou. The Road convoque l’insurrection et la grève générale. Goliah repousse les musiciens dans une relecture magnifique de leurs instruments. C’est ultra précis, parfaitement fluide et jamais figé. Tout procède par glissement de techniques, de styles et d’ambiance. Rien ne se percute pour autant. Ce trio est un trio de ciseleurs invétérés. Obstiné et organique, ce qui sort joyeusement le bel ouvrage de l’atelier pour le porter sur les grands espaces londonesques, les bordées de matelots et les marigots obscurs. Glissements ? Oui, et des corps aussi. Mini-mastard pour Vincent Courtois, échalas à la stabilité angliche pour Robin Fincker et  un Daniel Erdmann à la dégaine façon Ted Milton juvénile. Et les silhouettes mises à l’unisson par Big Jack de sauter d’un power chord de sous-sol de bouge aux contrepoints aussi souple et réactif que Joël Bats en 1986 puis, très vite, aux saxs phrasés comme un hâbleur lancé dans le commerce de peaux. Avec 2 ténors, 1 clarinette et 1 violoncelle, ça fait toujours 3 fois plus de chance de réussir le traveling parfait.

"Si oui, oui. Sinon non." Quatuor Béla & Albert Marcœur
Et Béla bêla. Enfin bailla. Corrompu par Marcoeur, mâchoire décrochée sur les longs coups d’archets d’entame de set. Albert et le Quatuor placent leur marques sans en avoir l’air. Un bâillement puis deux puis trois, puis la salle. Cinq hommes versés à l’assaut de l’assemblée la gueule ouverte. Pleine de chansons, de rires aussi. Le lien qui unit Béla à Marcœur est fait de cela, aussi. D’un humour sans tain. Finement désabusé et ouvert sur des monceaux d’autres nourritures. Dégringolades, fausses pagaille et univers sonore réglé au cordeau. Béla et Albert font rimer l’absurde et le cocasse, Le vernaculaire, le populaire et les fesses en l’air. Suivra, dans les plis de Si oui, oui. Sinon non, la fanfare des Laumes (département 21) en capilotade, les points de vue sur Le Havre, une éclipse in extenso, les valises à roulettes, les jeux de langues, les archets faciles sur les chevalets et les chœurs d’angelots espiègles. Tout ceci, un brin brindezingue. Décalage d’attaques fauchant le tapis sous les pieds des mots. Des mots lâchés en pagaille, en vrac et dans le désordre. Aux cervelles, venues s’asseoir en face, de s’en débrouiller. Le Quatuor livrera son théâtre de cordes pour faire couler le bazar, un peu comme ce qu’on demande au beurre dans un sandwich. Celui assemblé par les cinq olibrius vous donne le goût des petites joies, des feux de tout bois, des voix cassés et des pots recollés. C’est un imagier sonore, un abécédaire sur l’infra-quotidien, sur les petites gênes de tous les jours dont on tire des grands principes de vie. Immuables. « Tout le monde râle sur ce que tout le monde fait, on s’en sortira jamais. » Ok, reste à chantonner, alors.

 
 
 

 

 

 

 

 

 
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