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lun., 25 février 2019

Retour sur les concerts de Eve Risser Red Desert Orchestra et Steve Coleman

Une soirée envoûtante qui laisse une empreinte forte !
Une programmation ambitieuse a réuni sur la scène de la Maison des Arts de Créteil le 22 février deux projets inédits : "Eurythmia" d'Eve Risser avec le Red Desert Orchestra et "Natal Eclipse" de Steve Coleman. Malgré des orientations musicales très différentes, les réunir sur une même scène prenait tout son sens, tant la matière sonore et la "composition spontanée" sont les principaux vecteurs de leur musique. Je reprends ici le terme de "composition spontanée" employé par Steve Coleman afin d'appuyer cette idée que composition et improvisation sont indissociables et que cela constitue à mon sens un point essentiel pour les deux projets présentés.
 
Eve Risser et son nouveau projet "EURYTHMIA"
Le dos tourné au public, maniant le piano Steinway tantôt comme un clavier, une flûte, des voix ou des sons percussifs, la compositrice s'impose dès les premières notes comme cheffe d'orchestre de onze talentueux musiciens multinstrumentistes. La formation choisie mélange les principaux instruments jazz (saxophones, batterie, basse, trombone, trompette) et des instruments traditionnels en provenance du Mali et de la Guinée (djembe, balafon, ngoni, gembri) et propose ainsi un véritable voyage sonore à travers le temps et l'espace. Les contrastes rythmiques et l'exploration de la matière sonore sont au coeur de ce projet. On devine aisément une large place attribuée à l'improvisation libre bien que celle-ci soit extrêmement orchestrée. Chaque instrumentiste attend son moment improvisé et intervient dès lors que la nouvelle proposition rythmique au piano sera initiée. Chaque proposition est une surprise pour l'auditeur. Le nouveau son proposé contraste subtilement à chaque fois avec le précédent. La grande complicité sur scène des musiciens est frappante. Il ne s'agit pas uniquement pour le musicien de prendre un départ précis mais aussi d'être totalement imprégné du son en cours pour amener avec justesse le son suivant. Les musiciens sont dans une écoute absolue et le résultat est puissant.
La composition dans sa globalité laisse entrevoir des images colorées, des sons d'ailleurs et véhicule une émotion intense qui nous transporte de l'autre côté de la Méditerrannée.
 
J'ai particulièrement retenu le solo de Grégoire Tirtiaux au saxophone baryton sans accompagnement instrumental qui projette majestueusement de magnifiques sons graves. J'ai perçu cet instant comme le point culminant de la création. 
Un regret tout de même, celui de n'avoir pas ou très peu entendu le son naturel du piano qui aurait certainement pu trouver sa place dans la composition sans nuire à la création.
 
Steve Coleman et son nouveau projet inédit "NATAL ECLIPSE"
 
Avec sa simplicité vestimentaire et son charisme naturel, à peine installé, Steve Coleman débute la mélodie accompagné par le pianiste Matt Mitchell soutenu rythmiquement par Greg Chudzik à la contrebasse. À noter que la formation ne dispense pas d'un batteur, ce qui donne une place prépondérante au contrebassiste, rôle d'une grande exigence qu'il tient brillamment tout le long de la composition et qui a particulièrement retenu mon attention. Très vite, à part quelques rares grands connaisseurs, l'auditeur perd ses repères tant la composition s'avère être complexe sur le plan harmonique et rythmique. Certains seront décontenancés et auront des difficultés à apprécier. Si l'auditeur accepte cet état, il est immédiatement envoûté par ces mélodies syncopées entêtantes dont il est impossible de soupçonner la direction. On ressent clairement la grande complicité entre Steve Coleman et le trompettiste Jonathan Finlayson déja à ses côtés sur son précédent projet "Five Elements". La finesse certaine de l'arrangement et le choix d'avoir introduit des instruments tels que le violon, la clarinette et la flûte apportent une couleur sonore spécifique à ce projet. Il en ressort un grand lyrisme dans le phrasé global.
Une idée phare soutenue par Steve Coleman est que la musique est organique et que "c'est le mouvement qui est important". La complexité de son écriture provient très certainement en partie de son utilisation de la programmation informatique et de l'intelligence artificielle sur les théories musicales qu'il a établies. Certains pourront penser que sa musique s'adresse à un public aguerri. Je pense qu'il suffit de suivre ce vertige rythmique et harmonique merveilleusement conduit par l'ensemble des musiciens pour se laisser emporter dans son univers.
Le résultat de "NATAL ECLIPSE" est saisissant et on se laisse surprendre jusqu'à la dernière note, la fin de l'oeuvre étant inattendue.
 
Un léger regret quant à la place accordée au violoniste Henry Wang et à la flûtiste Sylvaine Hélary, qui m'ont semblé un peu en retrait par rapport aux autres instrumentistes et que j'aurais souhaité entendre davantage.
Un moment d'égarement a valu un éclat de rire des musiciens Steve Coleman, Roman Filiu et Mike McGinnis qu'on ne comprendra qu'à la fin : Steve Coleman explique qu'il aurait oublié quelques notes. Je défis même le plus grand connaisseur d'avoir pu identifier cet incident !
 
Eve Risser a qualifié à la fin de sa prestation l'équipe du festival Sons d'hiver de "folle" et nous espérons qu'elle le restera les années à venir, ce pour le plus grand plaisir de nos oreilles, qu'elles soient aguerries ou novices !

Claire Alloul, élève de l'EDIM 
En préparation C.O.P (Cycle d’Orientation Professionnelle jazz de l'EDIM), chant
 
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